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Quand des militants Kabyles posent des bombes contre le régime de Boumediene

Dans la nuit du 3 au 4 janvier 1976, des bombes artisanales explosent devant des symboles du régime algérien : le siège du journal d’État El Moudjahid à Alger et le tribunal militaire à Constantine. Un troisième attentat prévu contre le tribunal d’Oran est déjoué par l'arrestation du porteur de la bombe, Smaïl Medjeber.Ces attentats n’ont pas fait de victimes, leur objectif principal étant symbolique : dénoncer la répression identitaire contre la culture amazighe.

Illustration en noir et blanc de silhouettes d’hommes, devant un drapeau algérien, des barbelés et l’ombre d’une figure autoritaire en arrière-plan.

Silhouettes de militants berbéristes en 1976, symbolisant la répression et la revendication identitaire sous le régime algérien, sur fond de drapeau national et de barbelés.

Dans l'Algérie post-indépendance des années 1970, sous le règne de Houari Boumediene, devenu président suite à un coup d'Etat, le régime mène une politique intensive d’arabisation. Cette politique marginalise particulièrement la culture et la langue berbères (amazighes), entraînant des frustrations profondes en Kabylie, région berbérophone située à l’est d'Alger.

Contexte post-indépendance : répression du mouvement berbériste

Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie en 1962, le nouveau pouvoir algérien cherche à forger une identité nationale unitaire fortement arabo-islamique. Toute expression publique de la culture ou de la langue berbère (tamazight) est perçue avec suspicion. Dès les années 1960, les autorités marginalisent ou suppriment les initiatives liées à la culture kabyle : par exemple, la chaire d’études berbères à l’Université d’Alger est supprimée dès le début de la période post-coloniale. Les symboles de l’identité amazighe sont bannis (le tifinagh, alphabet berbère, est proscrit sur ordre des autorités) et même des artistes populaires comme le chanteur kabyle Slimane Azem sont interdits d’antenne à la radio nationale.

Sous le régime du colonel Houari Boumédiène (arrivé au pouvoir après le coup d’État de 1965), la politique d’arabisation s’intensifie encore. Toute contestation particulariste, en particulier émanant de Kabylie, est durement réprimée. Les associations étudiantes ou culturelles suspectées de « berbérisme » sont dissoutes (dissolution en 1971 du Cercle d’études berbères et de l’Union nationale des étudiants algériens) et les publications en langue berbère interdites. Dans ce climat politique autoritaire, « chanter, parler en public, écrire en berbère est en soi un engagement », note l’historien Salim Chaker. La fermeture des canaux d’expression légale pousse alors une partie de la jeunesse kabyle à la clandestinité pour faire valoir son identité linguistique et culturelle.

Des militants berbéristes aux méthodes extrêmes

C’est dans ce contexte qu’apparaît au début des années 1970 un petit groupe clandestin de militants culturels kabyles, dont le but est d’attirer l’attention sur la cause amazighe. Plusieurs de ces jeunes sont d’anciens étudiants ou fonctionnaires de la région de Kabylie, liés à des cercles clandestins comme l’Organisation des forces berbères (OFB) fondée en 1969. Parmi eux se trouvent notamment Mohand (Mohamed) Haroun, Smaïl Medjeber, Hocine Cheradi, Lounès Kaci, Lahsene Bahbouh, ainsi que Ahcène et Ali Chérifi, ou encore Ramdane Metref. Animés par la « cause berbère », ils réclament la reconnaissance officielle de la langue et de la culture tamazight, la fin de la marginalisation de l’histoire kabyle, et plus globalement davantage de libertés culturelles dans l’Algérie post-indépendance.

Ces militants berbéristes de la première heure se heurtent cependant à une fin de non-recevoir de la part du régime. Ils subissent régulièrement des interrogatoires musclés et de mauvais traitements. Lahsene Bahbouh et ses compagnons, par exemple, avaient été arrêtés et torturés à plusieurs reprises par la Sécurité militaire (police politique) au cours des années précédentes. En réaction à ces « humiliations et tortures », et face à l’absence totale d’espace d’expression, le groupe en vient à envisager une action spectaculaire pour « alerter l’opinion publique » sur la répression silencieuse visant les berbéristes. Leur objectif affiché n’est pas de faire des victimes, mais de frapper les esprits en ciblant des symboles du pouvoir.

Les attentats de janvier 1976 et la réaction du pouvoir

Dans la nuit du 3 au 4 janvier 1976, une série de bombes artisanales explose presque simultanément dans deux grandes villes d’Algérie. La première bombe détonne au siège du journal gouvernemental El Moudjahid à Alger, et la seconde au niveau du tribunal militaire de Constantine. Une troisième bombe était planifiée contre le tribunal d’Oran, mais son porteur – en l’occurrence Smaïl Medjeber – est arrêté avant d’avoir pu la déposer, ce qui empêchera l’explosion. Ces explosions, qui surviennent sans effusion de sang, causent des dégâts matériels limités et ne font aucune victime. Conformément aux consignes données au sein du groupe, les bombes avaient été placées de manière à « ne toucher aucun citoyen », le but étant avant tout de « faire du bruit » symbolique pour éveiller les consciences. Les cibles choisies – le principal quotidien national (El Moudjahid), un centre de télévision publique (RTA) et des tribunaux militaires – sont hautement symboliques de l’État algérien et de son monopole sur l’information et la justice.

La réaction du régime ne se fait pas attendre. Dès le 3 janvier 1976, les autorités procèdent à une vaste vague d’arrestations dans les milieux contestataires kabyles. En plus de Smaïl Medjeber appréhendé à Oran, plusieurs de ses camarades sont arrêtés dans les jours qui suivent. Mohamed (Masin) Haroun et Lahsene Bahbouh figurent parmi les premiers interpellés, de même qu’Hocine Cheradi, Lounès Kaci, les frères Chérifi et d’autres sympathisants accusés de complicité. Tous sont placés au secret par la Sécurité militaire et soumis à de violents interrogatoires. Les témoignages ultérieurs confirment que ces détenus ont été torturés pendant leur détention provisoire, afin de leur extorquer des aveux sur un prétendu complot

Parallèlement, le pouvoir s’emploie à diaboliser les auteurs des attentats dans les médias officiels. La télévision, la radio et la presse écrite lancent une campagne virulente accusant les poseurs de bombes d’être des « ennemis de l’Algérie » et des « agents du colonialisme » à la solde de puissances étrangères Le quotidien El Moudjahid, cible de l’un des engins explosifs, titre en manchette qu’« un châtiment exemplaire » est réclamé par « l’opinion publique » outrée. Le régime du président Boumédiène attribue l’affaire à un complot international : les autorités évoquent une main de l’étranger – française ou marocaine – qui aurait orchestré ces sabotages pour déstabiliser le pays. Afin de crédibiliser cette thèse, les enquêteurs vont jusqu’à attribuer aux suspects des alias occidentaux absurdes (prétendant par exemple qu’un militant kabyle répondait au nom de “Claude-Pascal Rousseaux”) pour insinuer l’implication de services secrets étrangers. Ces allégations de collusion avec l’ex-colonisateur ou le voisin marocain visent à « discréditer les véritables revendications des accusés » – la reconnaissance de la culture amazighe – en les présentant comme une menace pour l’unité nationale.

Un procès politique : châtiments "exemplaires"

Deux mois après les faits, le procès des « poseurs de bombes » s’ouvre dans une atmosphère tendue. Il se tient devant la Cour de sûreté de l’État, un tribunal d’exception siégeant à Médéa, spécialement compétent pour les affaires qualifiées d’atteinte à la sûreté nationale. Durant les audiences de février 1976, les médias officiels orchestrent une véritable mise en scène : les prévenus, présentés comme un « commando de saboteurs », font des aveux largement diffusés par la presse, dans un climat de condamnation publique entretenu jour après jour. Les accusés, pour leur part, tentent d’expliquer le sens de leur combat. Au tribunal, ces jeunes militants kabyles plaident pour « le droit à la langue et à la culture berbère », revendiquant la légitimité de leur cause identitaire malgré les méthodes utilisées. Le contexte autoritaire de l’époque ne leur laisse toutefois guère l’opportunité de se défendre librement.

Le verdict tombe début mars 1976 et il est particulièrement lourd. Le 4 mars 1976, la Cour de sûreté de l’État prononce des peines exemplaires contre l’ensemble des prévenus. Smaïl Medjeber est condamné à la peine capitale, tandis que Mohamed (Masin) Haroun écope de la réclusion à perpétuité. Au total, le tribunal inflige trois condamnations à mort, deux peines de perpétuité et plusieurs peines de dix à vingt ans de prison aux autres membres du groupe. Par exemple, Lounès Kaci est condamné à vingt ans d’emprisonnement, et Lahsene Bahbouh à 15 ans de réclusion criminelle pour « atteinte à la sûreté de l’État ». Ces peines extrêmement sévères – jamais appliquées à l’époque contre d’autres opposants politiques – témoignent de la volonté du régime de Boumédiène de frapper un grand coup. Il s’agit d’utiliser ces jeunes berbéristes comme exemple dissuasif, afin de décourager toute velléité future de contestation identitaire.

Après le procès, les condamnés sont dispersés dans différentes prisons du pays, loin de leur Kabylie natale. Plusieurs sont transférés à la tristement célèbre prison de Lambèse (Tazoult) dans les Aurès, connue pour ses conditions de détention particulièrement dures. D’autres purgent leur peine à Berrouaghia ou dans des pénitenciers du sud. Durant leur incarcération, les détenus subissent un régime rigoureux et restent isolés du monde extérieur. D’anciens compagnons témoignent que Lahsene Bahbouh, par exemple, a enduré de graves sévices et que sa santé a été irrémédiablement affectée par ses années de captivité. Le régime refuse tout aménagement de peine. À ce titre, l’affaire des poseurs de bombes marque l’une des répressions les plus intransigeantes de l’Algérie indépendante à l’encontre de dissidents d’inspiration culturelle.

Polémique et soutien discret des intellectuels

Sur le plan intérieur, l’affaire déclenche à l’époque peu de soutien public aux accusés – signe du climat de peur instauré par le pouvoir. La propagande officielle ayant qualifié les prévenus de « traîtres » et de « suppôts de la France », rares sont ceux qui osent relativiser ces accusations en 1976. La réprobation médiatique est générale : la radio et la télévision présentent les condamnés comme des « terroristes » vendus à l’ennemi. Dans ce contexte, même les élites intellectuelles restent silencieuses de crainte d’être inquiétées à leur tour. Toutefois, en privé ou à l’étranger, certains intellectuels et militants des droits de l’Homme expriment des doutes sur la version officielle. Des figures comme l’avocat Ali Yahia Abdennour (futur fondateur de la première Ligue algérienne des droits de l’Homme) suivent de près le dossier, tandis que la diaspora kabyle en France relaie des informations sur ce qu’elle perçoit comme un simulacre de procès. Des journaux en exil et des associations amazighes basées à Paris (issues de l’Académie berbère fondée par Mohand-Aarav Bessaoud) dénoncent la sévérité des condamnations et soulignent que la plupart des inculpés sont des enfants de moudjahidine (anciens combattants de la guerre de libération) dont le patriotisme ne saurait a priori être mis en doute.

En Kabylie même, malgré la chape de plomb, la nouvelle des lourdes peines infligées alimente la colère muette de la population. La région se sent visée : beaucoup de Kabyles perçoivent ces condamnations comme une stigmatisation collective de leur attachement à leur identité. Des chanteurs engagés continuent, sous le voile métaphorique de leurs textes, de dénoncer l’oppression culturelle. Le barde Lounis Aït Menguellet ou le groupe Imazighen Imula (mené par Ferhat Mehenni) ne seront pas épargnés par la censure et les campagnes de dénigrement du pouvoir suite à l’affaire. Ainsi, même si aucune protestation publique d’ampleur n’éclate en 1976, l’affaire des poseurs de bombes accentue le malaise et le sentiment d’injustice au sein de la société kabyle.

Héritage et impact sur le mouvement berbère

Avec le recul, l’affaire des poseurs de bombes de 1976 apparaît comme un tournant sombre mais fondateur dans l’histoire du mouvement identitaire amazigh en Algérie. Sur le coup, la répression a réussi à briser le réseau militant clandestin de l’époque : les principaux animateurs de la cause berbère se retrouvent derrière les barreaux pour de longues années, réduisant au silence la revendication culturelle pendant un certain temps. Cependant, loin d’éteindre définitivement la flamme, cette affaire va nourrir une prise de conscience plus large, qui éclatera au grand jour quelques années plus tard.

En effet, la dureté de la répression de 1976 a indigné et marqué une génération de jeunes Kabyles. Le fossé entre le pouvoir central et la population kabyle s’est encore élargi dans la deuxième moitié des années 1970 du fait de cet épisode. Lorsque la question linguistique refait surface publiquement en 1980, avec les événements du Printemps berbère (protestations massives en Kabylie après l’interdiction d’une conférence de Mouloud Mammeri), beaucoup voient un lien direct avec l’héritage de 1976. L’affaire des poseurs de bombes est fréquemment citée parmi les griefs ayant mené à la révolte pacifique de 1980. Autrement dit, la tentative désespérée de 1976 a, rétrospectivement, contribué à préparer les esprits à la mobilisation ultérieure en faveur de la culture amazighe. Comme l’analyse un chercheur, ces condamnations à mort de militants « souvent enfants de martyrs de la révolution » sous des accusations de trahison n’ont fait que renforcer la détermination des Kabyles à revendiquer leur identité.

Sur le plan personnel, les condamnés de 1976 finiront par recouvrer la liberté au bout de plusieurs années. Un changement politique majeur survient en 1978 avec le décès du président Boumédiène. Son successeur, Chadli Bendjedid, adopte un style de gouvernement moins répressif. Sous la pression nationale et internationale, il accordera des grâces présidentielles aux anciens poseurs de bombes au bout d’une décennie : Smaïl Medjeber et Mohamed Haroun, condamnés à mort et à perpétuité, sont ainsi libérés en 1987 après 11 ans passés en prison. Lahsene Bahbouh pour sa part avait été gracié dès 1984, après huit ans de détention. Aucun des condamnés de 1976 n’a finalement été exécuté, les peines capitales n’ayant pas été mises à exécution. Leur sortie de prison intervient dans un contexte où le débat identitaire a évolué : tamazight commence à être timidement enseigné et, dans les années 1990-2000, finira par obtenir un statut de langue nationale puis officielle.

La mémoire de cette affaire reste vivace en Kabylie. Longtemps occultés dans l’historiographie officielle, ces jeunes militants berbéristes de 1976 sont désormais reconnus comme des précurseurs du combat identitaire. Des hommages publics leur sont régulièrement rendus. En août 2014, par exemple, le village natal de Lounès Kaci (Yakouren, Tizi Ouzou) a organisé une cérémonie en son honneur, rassemblant d’anciens compagnons de lutte et exposant des archives de presse de l’époque. De même, à la mort de Lahsene Bahbouh en janvier 2015, de nombreuses voix du mouvement culturel amazigh ont salué « un homme courageux, très engagé et sincère » qui est devenu « une référence pour la jeunesse kabyle ». D’anciens détenus de 1976 témoignent aujourd’hui dans les médias berbérophones pour transmettre la mémoire de ce combat et démystifier la version officielle. Leur récit insiste sur le fait qu’ils n’étaient ni des traîtres ni des mercenaires, mais de jeunes idéalistes épris de justice culturelle.

Conclusion

Sobrement, l’affaire des « poseurs de bombes » de 1976 en Algérie apparaît rétrospectivement comme un épisode complexe, où la désespérance de militants kabyles a rencontré la dureté d’un État intransigeant. Conçue par le régime de l’époque comme un complot subversif ourdi de l’étranger, l’affaire s’avère surtout, à la lumière des travaux d’historiens, être l’expression extrême d’un étouffement identitaire intérieur. Ces jeunes berbéristes ont voulu attirer l’attention sur la cause amazighe à une période où toute contestation était muselée. Si leurs méthodes – le recours à des bombes symboliques – demeurent controversées, les faits montrent qu’ils avaient pris soin d’éviter les pertes humaines, et que leurs revendications portaient sur des droits culturels niés. La réponse implacable du pouvoir, elle, a cherché à faire un exemple, mais n’a pas réussi à tuer l’idée qu’ils défendaient.

En démystifiant cette affaire grâce à des sources historiques fiables, on comprend qu’elle s’inscrit dans le long cheminement du mouvement amazigh en Algérie. Elle a constitué un traumatisme et un signal d’alarme, contribuant à forger une conscience collective kabyle plus revendicative. Quarante-neuf ans plus tard, l’officiel tamazight a fini par obtenir une reconnaissance constitutionnelle, signe que le sacrifice de ces militants n’a pas été vain. L’affaire des poseurs de bombes demeure ainsi gravée dans la mémoire nationale comme le symbole d’une cause identitaire autrefois opprimée et aujourd’hui mieux comprise, sinon pleinement accomplie. Les historiens s’accordent à la considérer non pas comme une trahison téléguidée de l’étranger, mais comme l’un des épisodes fondateurs du combat pour la diversité culturelle en Algérie.

Sources : Des témoignages d’anciens détenus, articles de presse algériens (Liberté, Le Matin d’Algérie), travaux d’historiens et archives académiques ont été consultés pour éclairer et recouper les faits relatifs à cette affaire.


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