Algérie-Émirats : L'incroyable scénario d'encerclement (MAK, Maroc, Israël)

Le 7 février 2026 marque un tournant historique dans les relations entre l'Algérie et les Emirats Arabes Unis. En annonçant officiellement la dénonciation de l’accord bilatéral de services aériens signé en 2013, Alger a transformé une méfiance latente en un affrontement géopolitique ouvert. L’annulation de cet accord, qui encadrait 14 vols hebdomadaires et les droits de survol, signifie l’arrêt des liaisons directes entre Alger et Dubaï d’ici février 2027. Pour un observateur averti, ce geste est l’aboutissement d’une sédimentation de contentieux idéologiques, sécuritaires et économiques qui ont fini par miner l’architecture même de la solidarité interarabe telle qu’elle fut conçue après les indépendances. Explications :
Lune de miel sous le règne de Bouteflika (1999-2019)
Pour comprendre la violence de cette rupture, il faut rappeler que les relations entre Alger et Abou Dhabi furent longtemps exemplaires. Dès la création de la fédération des Émirats arabes unis (EAU) en 1971, les deux pays partageaient une vision commune au sein de l’OPEP, utilisant l’arme du pétrole lors du choc de 1973 pour soutenir la cause palestinienne.
Sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, cette relation a connu son "âge d’or". Profitant de ses réseaux personnels dans le Golfe, Bouteflika a attiré des investissements massifs : le géant DP World a pris la gestion des ports d’Alger et de Djen Djen, tandis que l’industrie du tabac était transformée par la joint-venture STAEM. Les Émirats étaient alors perçus par Alger comme un "hub stratégique" capable de financer la modernisation du pays.
Le séisme des Accords d'Abraham et l'axe Emirats-Maroc
Le point de bascule survient en septembre 2020 avec la signature des Accords d’Abraham. Orchestrés par les États-Unis, ces traités marquent la normalisation officielle des relations diplomatiques entre Israël et les Émirats arabes unis. Pour Alger, dont la doctrine repose sur le rejet de toute normalisation sans solution à deux États, ce choix est vécu comme une trahison de la cause palestinienne et un bouleversement de l'ordre régional.
L'hostilité s'est aggravée lorsque cette normalisation a été liée à une alliance militaire accrue entre les Émirats et le Maroc, rival historique de l'Algérie. Les EAU sont devenus le premier pays arabe à ouvrir un consulat à Laâyoune, au Sahara occidental, en novembre 2020, entérinant leur soutien à la souveraineté marocaine. Plus grave encore, l'Algérie accuse Abou Dhabi de financer des systèmes de surveillance israéliens ultrasophistiqués (logiciel Stratign) pour le compte du Maroc afin de cibler le territoire algérien. Le financement émirati du projet de gazoduc Nigeria-Maroc, concurrent direct du projet algéro-nigérian, a fini de sceller ce divorce économique.
La Kabylie et l’affaire Belghit : la « ligne rouge » identitaire
Alger accuse formellement les Émirats de soutenir financièrement et politiquement le Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie (MAK), classé comme organisation terroriste par l'Algérie en 2021. Alger accuse Abu Dhabi de financement et des transferts de millions d’euros via des associations culturelles en France et un lobbying actif à Londres et Washington pour promouvoir l'indépendance de la Kabylie, proclamée symboliquement à Paris en décembre 2025.
En mai 2025, l’Affaire Belghit a servi de détonateur médiatique. L'historien Mohamed Lamine Belghit, intervenant sur la chaîne émiratie Sky News Arabia, a tenu des propos reniant l’identité amazighe de l’Algérie. Cette sortie a été perçue par Alger comme une opération de déstabilisation orchestrée par Abou Dhabi, entraînant une réponse virulente de la télévision publique algérienne contre ce qu'elle a qualifié de « mini-État artificiel ».
Le Sahel : une guerre d'influence par procuration
Au-delà des frontières maghrébines, le Sahel est devenu le théâtre d'un affrontement direct. Alger considère cette région comme son « arrière-cour stratégique » et accuse Abou Dhabi de pratiquer une « diplomatie du carnet de chèques » pour soutenir les régimes militaires au Mali, au Niger et au Burkina Faso. Le retrait des forces françaises a créé un vide qu'Abou Dhabi s'efforce de combler, affaiblissant l’influence médiatrice de l’Algérie (notamment l’Accord d’Alger de 2015). Alger soupçonne les Émirats de pousser ces juntes à l'hostilité envers l'Algérie pour fixer son armée à ses frontières sud et épuiser ses ressources.
Représailles et guerre économique
Face à ce qu’elle nomme des « agissements hostiles », l'Algérie applique désormais la politique du "coup pour coup".
- Secteur du tabac : En février 2024, Alger a suspendu les contrats avec la STAEM pour reprendre le contrôle de ce secteur souverain.
- Arme énergétique : En mai 2024, l'Algérie a menacé de rompre ses livraisons de gaz à l'Espagne si le fonds émirati TAQA rachetait Naturgy, partenaire stratégique de la Sonatrach.
- Transports : La dénonciation de l'accord aérien en 2026 vise non seulement à marquer un mécontentement politique, mais aussi à protéger Air Algérie contre la concurrence d'Emirates tout en compliquant la logistique des affaires émiraties vers l'Afrique de l'Ouest.
- Avoirs détournés : Un contentieux juridique lourd persiste concernant les fonds détournés sous l'ère Bouteflika. Alger réclame environ 300 millions de dollars aux banques émiraties et reproche à Dubaï d'être un sanctuaire pour les dignitaires de l'ancien régime.
L'annulation de l'accord aérien en février 2026 marque l'entrée dans une phase de rupture concrète des flux physiques. Si Abou Dhabi prône officiellement la « sagesse » et la patience, Alger semble déterminée à effacer l'empreinte émiratie de son sol. Dans cette "guerre froide" interarabe, l'Algérie cherche désormais à renforcer ses liens avec le Qatar pour faire contrepoids à l'influence d'Abou Dhabi, condamnant pour longtemps l'espoir d'une unité maghrébine.








